Iran

                                   Le Guide règne, les Pasdarans gouvernent

Par Michel Potocki                                                                                                        

 

 

 

Pour Nicolas Sarkozy, interrogé lors du débat télévisé entre les deux tours de l’élection présidentielle, l’Iran constitue le plus grand défi de sécurité pour le monde d’aujourd’hui. Condolezza Rice vient de renforcer ce jugement pendant sa dernière tournée au Moyen-Orient. Sans même parler du refus d’arrêter ses activités d’enrichissement d’uranium, ce pays semble effectivement au centre de toutes les crises dans une zone située entre la Méditerranée et l’Asie Centrale.

 

La menace d’une bombe atomique iranienne et les risques d’une  rupture des approvisionnements pétroliers dans le Golfe Persique pèsent sur le monde entier.

 

Alors que les Etats-Unis n’excluent pas une intervention militaire, les diplomates intensifient les contacts et les efforts pour essayer de prévenir le pire. Les ambassadeurs d’Iran et des Etats-Unis se rencontrent à Bagdad, le Quai d’Orsay dépêche ses émissaires à Téhéran, on ne compte plus les rencontres entre Javier Solana, haut représentant européen pour les affaires extérieures, et Ali Larijani, porte-parole iranien en matière atomique.

 

Roland Dumas, qui s’était rendu en Iran il y a quelques mois avec l’aval de l’Elysée, déclarait récemment que s’il était ministre, il prendrait immédiatement l’avion pour Téhéran. Au même moment, Tom Lantos, Président de la Commission des Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants à Washington confirmait que dès l’obtention d’un visa, il partirait pour Téhéran et y resterait le temps nécessaire au rapprochement des points de vue. La question iranienne provoque déjà une polémique entre les candidats démocrates à la Maison Blanche.

 

De leur côté, les responsables iraniens multiplient les déclarations contradictoires et la communauté internationale peine à comprendre les véritables objectifs stratégiques d’un pays dont le régime politique compliqué fonctionne de manière particulièrement opaque.

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Avant de se précipiter, il ne serait pas inutile de chercher à comprendre comment se prennent les décisions à Téhéran et de savoir qui peut parler au nom du régime. A cet effet, essayons d’analyser la structure du système politique de la République islamique, puis d’observer son fonctionnement.

 

 

Le système politique[1]

 

-Un peu d’histoire

 

L’Histoire constitutionnelle de l’Iran remonte à plus de cent ans. En 1906, un an après la Russie, quelques années avant la Turquie, le pays se dote d’une Constitution, inspirée de celle de la Belgique, et met fin à la monarchie absolue. Le pouvoir procède de la volonté populaire

 

 

et un Parlement vote les lois. Malgré de nombreuses vicissitudes, ce texte resta en vigueur pendant près de trois quarts de siècle.

 

En 1979, la Révolution abolit la monarchie et met en place une République islamique. La nouvelle Constitution repose sur deux sources de légitimité : la souveraineté du peuple et la volonté divine.

 

-La volonté divine

 

Selon la tradition chiite, depuis la mort de Mahomet en 632, les seuls souverains légitimes sont Ali, gendre du prophète et ses onze descendants et successeurs directs, les douze Imams. En 941, le douzième et dernier Imam a disparu aux yeux des hommes. Les chiites disent qu’il est entré en Occultation et  reviendra sauver le monde. Ce sera le Messie dont chaque croyant espère la venue.

 

Depuis lors, les plus hautes autorités chiites se sont toujours tenues à l’écart du pouvoir. A l’inverse, pendant ses années d’exil, de 1964 à 1979, l’Ayatollah Khomeyni avait élaboré une théorie du pouvoir appelée velâyat-e faqih, littéralement « la tutelle du docteur de la loi religieuse », d’après laquelle le clerc le plus compétent est investi du pouvoir et exerce une sorte de régence en attendant le retour du véritable souverain, le Messie.

 

En application de ce principe, toujours contesté par de nombreux oulémas de haut rang, la Constitution de la République islamique place un Guide religieux, évidemment chiite, au centre du système politique. Il est choisi par une Assemblée des Experts, certes élue par le peuple, mais composée de religieux chiites soigneusement sélectionnés en fonction de leur fidélité au régime.

 

Le Guide, nommé à vie, définit la politique générale du pays et coordonne l’action des pouvoirs constitutionnels. Il dispose des forces armées, de la police, de la milice prétorienne des Gardiens de la Révolution (Pasdarans) et de la Justice. Il peut suspendre le fonctionnement des institutions. Il nomme souverainement les membres de nombreux organes essentiels du pouvoir. Ses décisions sont sans appel.

 

-La souveraineté populaire

 

A première lecture, la Constitution de la République islamique comporte de nombreux caractères communs avec les Constitutions des pays occidentaux. Une stricte séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est posée en principe. Le peuple exprime sa volonté par la voie d’élections ou de consultations populaires. Le corps électoral est constitué des hommes et des femmes de plus de seize ans.

 

Cependant, à chaque pas, le texte constitutionnel souligne que les droits et les devoirs des citoyens s’exercent an accord avec la loi religieuse, la shari’at. Or l’interprétation des Ecritures est réservée à quelques clercs chiites non élus et, en cas de conflit entre les institutions, seul l’arbitrage du Guide est admis.

 

 

 

 

-Les institutions

 

Le peuple est appelé aux urnes  pour élire un Président au suffrage universel direct. Deuxième personnage de l’Etat, élu pour quatre ans, il est détenteur du pouvoir exécutif, mais il doit toujours cohabiter avec le Guide, investi de l’autorité suprême. Rééligible pour une seconde période de quatre ans, il a la faculté de se représenter ultérieurement, mais après un délai de quatre ans. Il nomme les ministres, qui doivent obtenir la confiance du Parlement. Il est lui-même susceptible d’être interpellé par les députés, lesquels peuvent aussi lui refuser leur confiance à une majorité des deux tiers et demander sa destitution par le Guide.

 

 

Schéma de la Constitution islamique

 

 

nominations

 

confirmations

 

 

De son côté, l’Assemblée consultative islamique (Madjless), investie du pouvoir législatif, est également élue pour quatre ans. Ce Parlement monocaméral vote les lois et contrôle l’action du gouvernement. Néanmoins, avant d’être exécutoires, toutes les décisions du Parlement doivent être approuvées par un Conseil des Gardiens, composé de douze membres, dont six docteurs de la loi religieuse nommés par le Guide et six juristes proposés par le pouvoir judiciaire au vote du Parlement.

 

Les six religieux sont chargés de vérifier, à la majorité simple, la conformité des décisions du Parlement avec la loi religieuse, la shari’at. Le Conseil des Gardiens n’est donc pas un simple conseil constitutionnel. Il se comporte en fait comme une seconde chambre législative, dotée d’un droit de veto. En somme, quatre clercs chiites sans mandat populaire peuvent bloquer toute décision des législateurs et paralyser l’action du Gouvernement.

 

Au cours des années, le Conseil des Gardiens s’est arrogé le droit d’approuver ou de rejeter les candidatures à certaines élections.

 

Pour arbitrer les conflits de plus en plus fréquents entre le Parlement et le Conseil des Gardiens, l’Ayatollah Khomeyni avait décidé la création d’un Conseil de discernement de l’intérêt du régime, qui fut intégré à la Constitution lors d’une révision constitutionnelle en 1989. Entièrement nommé par le Guide et ne rendant compte qu’à lui, il a pour mission de lui proposer des solutions à tout problème qu’il souhaiterait lui soumettre, notamment en cas de blocage. Depuis 2005, cet organisme a été chargé par le Guide de coordonner l’action de toutes les institutions pour la préparation d’un programme politique à long terme.

 

Le Conseil suprême de sécurité nationale, présidé nominalement par le Président de la République, comprend, outre les principaux chefs des différentes armées ou de police, plusieurs ministres et hauts responsables du régime. Il  détermine et coordonne la politique de sécurité du pays. Ses décisions sont soumises à l’approbation du Guide. Son secrétaire général, actuellement Ali Larijani, un ancien membre des Pasdarans, est chargé du dossier atomique et ne répond qu’au Guide.

 

En 2005, le Guide a créé un Conseil de coordination de la politique étrangère, dont les membres, nommés par lui, doivent surveiller l’ensemble de la politique étrangère du pays.

 

 

-Le fonctionnement de la Constitution

 

D’apparence démocratique et même socialisante, la Constitution a établi un régime oligarchique se référant à deux sources de légitimité entre lesquelles aucun arbitrage n’est possible en cas de conflit. Le Guide suprême a toujours le dernier mot et l’absence de véritables partis politiques empêche l’opinion publique de se faire entendre en dehors des élections.

 

Les réformes indispensables ne peuvent être mises en place que si le Guide les approuve. Loin d’être un dictateur décidant de tout, ce dernier est lui-même plutôt un arbitre ou un conciliateur entre tous les intérêts divergents qui gravitent autour du pouvoir. La coexistence de quatre assemblées délibérantes et de plusieurs organismes consultatifs au sommet de l’Etat est plutôt source de paralysie et de lenteur que d’efficacité. Dès lors, les blocages sont permanents et le régime ne parvient pas à prendre les décisions que la situation exige.

 

-La présidence de Mohammad Khatami

 

En 1997, Mohammad Khatami, un clerc et ancien ministre de l’Orientation islamique, est élu Président de la République sur un programme de réformes et de relative latitude dans la vie quotidienne. Son objectif déclaré est de parvenir à une démocratie religieuse, permettant de concilier les aspirations de la population à plus de liberté avec les préceptes canoniques qui fondent le régime. En politique extérieure il prône une plus grande ouverture vers l’Occident et un appel aux investissements étrangers.

 

Bien que les élections législatives de 2000 lui aient donné une majorité écrasante au Parlement, les lois votées en application de son programme furent systématiquement rejetées par le Conseil des Gardiens sous des prétextes divers d’inconstitutionnalité ou de non-conformité avec la loi coranique : protection des investissements étrangers, interdiction de la torture en prison, droits des femmes, etc.

 

Lors des élections législatives de février 2004, le Président Khatami perd sa majorité, car la candidature de la plupart des candidats affiliés au parti réformateur, et même celle du  propre frère du Président, chef du parti, est rejetée par le Conseil des Gardiens. De nombreux anciens Pasdarans entrèrent au Madjless.

 

Peu de temps après, en mai 2004, invoquant un prétendu manque de sécurité, les Pasdarans occupent militairement le nouvel aéroport Imam Khomeyni[2] à la veille de sa mise en service. Malgré les protestations des plus hautes autorités et même du Guide, les Gardiens de la Révolution refusèrent de partir. Le Président était privé de toute autorité.

 

-Situation actuelle

 

En juin 2005, un ancien membre des Pasdarans, devenu maire de Téhéran, Mahmood Ahmadi-Néjad, est élu Président sur un programme de lutte contre la corruption et de distribution des richesses au peuple. Son concurrent, un clerc de rang moyen, est l’un des personnages les plus puissants du régime, Ali-Akbar Hashemi-Rafsanjani, ancien Président de la République, devenu président du Conseil de discernement.

 

Dès sa prise de fonctions, le nouveau Président révoque plusieurs milliers de responsables et les remplace par des hommes à sa dévotion, souvent d’anciens Pasdarans. Il se distingue par des imprécations contre Israël et par des rodomontades anti-occidentales. Il proclame la volonté sans faille de l’Iran de poursuivre son programme d’enrichissement d’uranium.

 

La situation économique du pays se détériore sous l’effet de l’incompétence du régime et, peut-être également, des sanctions économiques internationales. L’inflation estimée par le gouvernement à 12,5% atteint sans doute le double. Elle ne peut qu’augmenter sous l’effet du rationnement de l’essence et de la forte injection de liquidités monétaires décidée par le Président pour calmer les mécontentements. Le chômage, d’au moins 20%, frappe surtout la jeunesse, puisque les moins de trente ans représentent les deux tiers de la population.Les capitaux ont fui le pays et les investisseurs étrangers évitent de s’engager. De l’aveu même du gouvernement, dix millions d’Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté.

 

La répression s’aggrave, notamment contre les intellectuels, ainsi que les femmes ou les jeunes gens ne respectant pas strictement les codes vestimentaires. Des intellectuels occidentaux possédant également un passeport iranien sont mis en prison sous prétexte d’espionnage. On constate un début d’épuration dans l’Université. Plusieurs syndicalistes sont emprisonnés. De nombreux journaux sont suspendus, la censure se durcit et des livres autorisés précédemment sont interdits à leur réédition. Les condamnations à mort et les exécutions publiques se multiplient.

 

 

 

Pendant ce temps, les Pasdarans, qui occupent de plus en plus de postes dans l’Etat, se voient attribuer de nombreux contrats de gré à gré pour des travaux publics ou l’exploitation des ressources pétrolières. Le programme atomique, pour lequel des sommes considérables sont dépensées chaque année, est également sous leur contrôle.

 

 

-Les échéances à venir

 

L’Iran se trouve incontestablement en pleine crise politique, économique et sociale. La popularité du régime est à son niveau le plus bas. Le pays est complètement isolé au plan international.

 

Privé de soutien populaire, le régime réagit brutalement et s’appuie sur les forces de coercition dirigées par les Gardiens de la Révolution (Pasdarans), renforcées par les milices populaires Bassiji ( littéralement : «  les mobilisés ») et la Force paramilitaire d’intervention Ghods.

 

Dans les deux années qui viennent, plusieurs échéances importantes sont prévues. A l’automne 2007, l’ Assemblée des Experts doit élire un remplaçant à son président décédé. Le résultat de ce vote est d’autant plus attendu que le Guide actuel, l’Ayatollah Khaménéi est de santé fragile. Une lutte sans merci se déroule actuellement en coulisses entre un camp radical et des groupes plus pragmatiques.

 

En mars 2008 se tiendront des élections législatives. Le sort de la majorité conservatrice actuelle dépend de la volonté des pragmatiques ou des réformistes de se présenter malgré l’atmosphère répressive et l’obligation d’obtenir l’autorisation du Conseil des Gardiens. Le découragement de la population laisse prévoir une assez forte abstention, qui peut jouer en faveur des députés en place.

En mai 2009, le mandat du Président Mahmood Ahmadi-Néjad vient à expiration. Il a le droit de se représenter. A la demande du Parlement, l’élection présidentielle pourrait être avancée d’un an et se dérouler au même moment que les élections législatives.

 

Entre-temps, un nouveau Guide aura peut-être été désigné. Il sera intéressant d’observer s’il se contentera d’arbitrer et de régner, pendant que d’autres, comme les Pasdarans, gouvernent un Iran en lutte ou, espérons-le, en paix avec le monde.

                                                                    

Michel Potocki                                                                                                        Août 2007

 

 

 [1] La Constitution de la République islamique d’Iran. Traduction, introduction et notes, par Michel Potocki,

Paris : L’Harmattan, 2004.

 [1] Voir «  L’aéroport Imam Khomeyni doit-il être ouvert ou fermé ? » par Michel Potocki, in Géopolitique, N° 88, PUF, Octobre 2004.

                                                                                                   



 

[2] Voir «  L’aéroport Imam Khomeyni doit-il être ouvert ou fermé ? » par Michel Potocki, in Géopolitique, N° 88, PUF, Octobre 2004.